Pourquoi le langage est comme une recette de crêpes
Vous avez déjà fait des crêpes ? Si la réponse est positive alors vous savez que la recette ne commence pas au moment où on allume la poêle. Pour faire de bonnes crêpes il faut un petit puits au milieu de la farine, du lait ajouté progressivement, du repos… Eh bien, pour le langage c'est exactement pareil. Il faut tous les ingrédients, une bonne méthode et un ordre dans les ingrédients si on veut que ça commence à sentir bon. Ces 7 étapes, ce sont celles que votre enfant aurait dû traverser entre sa naissance et ses 2 ans. Les comprendre, c'est déjà savoir où il en est — et ce qui lui manque.
Les premières étapes : de l'écoute au babillage
Pour comprendre pourquoi un enfant ne parle pas à 2 ans, il faut revenir aux étapes qui précèdent l’apparition des mots. Alors, concrètement, voyons quelles sont les 7 étapes que votre enfant traverse entre 0 et 2 ans — et comment vous avez pu l'aider à chacune d'elles. Et surtout, comment l'aider à ajouter l'ingrédient suivant pour que ça sente bon pour lui.
Ingrédients :
- Une écoute : le bébé a un attrait naturel pour la voix humaine. Dès la naissance l’enfant reconnaît la voix de sa mère et aime l’écouter. Il va très vite comprendre les intonations. Elles serviront de support à la compréhension. C’est là que vous pouvez aider votre enfant. Même s’il ne parle pas, parlez-lui ! Il écoute, il enregistre déjà des informations précieuses. Avant de comprendre le « bravo » il percevra votre ton enjoué et associera facilement ce mot plus tard à une signification déjà perçue. Parlez-lui dès les premiers jours et avec des intonations marquées ; tout ce qui sort de votre bouche est plus précieux que du Mozart pour lui !
- Des intonations : l’ingrédient suivant ce sont ses intonations à lui. Il va produire un son de manière fortuite. Tellement surpris d’avoir produit ce son il n’aura de cesse de recommencer, encore et encore. C’est magique ! On les entend chanter, expérimenter seul leur voix, découvrir les hauteurs possibles et parfois, malheureusement pour nos oreilles, les intensités… on entend certains bébés rire de leurs productions tellement ils sont heureux, ou surpris, de leurs productions. À cette étape encore l’entourage joue un rôle. Si vous imitez votre enfant, si vous reproduisez ses productions ça va le fasciner. Vous vous sentez ridicule à gazouiller ? Croyez-moi, c'est le plus beau cadeau que vous puissiez lui faire ! Il fait un « haaaaa » et presque par réflexe vous le refaites après lui. Parfois j’ai vu des parents se réfréner dans leur envie de gazouiller car ils trouvaient ça puéril ; quel dommage ! Si vous faites à votre tour ce « haaaaa » d’émerveillement l’enfant perçoit votre imitation, il va vouloir jouer avec ça. Ça a deux avantages : le premier, c’est que c’est un début d’échange et donc de communication. Le deuxième c’est que, si vous imitez votre enfant, il y a de fortes chances pour qu’à son tour il veuille vous imiter. Vous lui montrez la voie de l’apprentissage ; c’est un puissant accélérateur. Il va vouloir vous imiter à son tour et sur des sons de plus en plus complexes.
- Des sons : le bébé produit de plus en plus de sons. Lorsqu’il en a suffisamment il va rentrer dans la phase que nous nommons dans notre jargon d’orthophonistes le « babillage canonique ». C’est un très joli mot bien compliqué pour seulement dire que votre bébé sait désormais répéter des « papapapapa ». Concrètement, il répète des premières syllabes. Cette étape est primordiale. Lorsqu’un enfant ne parle pas à 2 ans, on vérifie toujours d’abord si le babillage canonique a bien été installé. C’est une étape qui est plus prédictive sur le développement du langage que l’apparition du premier mot. Si le babillage canonique est en place alors tout va bien ! À cette étape encore le rôle de l’entourage est capital. C’est souvent grâce à l’entourage que le premier mot apparaît. C’est dans le « papapapa » répété que l’on s’exclame avec joie : « il a dit papa ! ». L’enfant perçoit qu’il a fait quelque chose de particulier et va vouloir répéter cela. C’est d’ailleurs pour cette raison que le mot papa est quasiment identique dans toutes les langues. C’est le premier mot prononcé par une grande majorité des enfants car le « papapapapa » est la syllabe la plus simple à prononcer physiologiquement ; et donc la plus courante à travers le monde entier. Je suis désolée les papas, ce n’est pas parce que vous avez un statut particulier aux yeux de votre enfant…
- Un mot : une fois que le premier mot apparaît il va falloir encore des efforts pour que les autres apparaissent. L’enfant va devoir comprendre un principe complexe pour lui : un concept = un mot (cf article sur les imagiers). À cette étape encore l’entourage va pouvoir jouer un rôle facilitateur. Si l’entourage parle lentement et montre spontanément un objet en le nommant l’enfant va plus vite comprendre ce concept. Nommez simplement par un mot mais de manière systématique ce qui entoure ou intéresse l’enfant. Rapidement après avoir compris le concept que tout a un nom, il voudra vous imiter et nommer.
Du premier mot à l'explosion du vocabulaire
Des mots : et là on ne l’arrête plus ! Il va rentrer dans la phase de l’explosion du vocabulaire. Chez un enfant qui ne parle pas à 2 ans, l’explosion du vocabulaire ne s’est souvent pas encore déclenchée. Après avoir stagné pendant un bon moment autour de 10 mots mal prononcés il va être capable d’en apprendre parfois jusqu’à 10 par jour. À cette étape vous pouvez nourrir cette soif d’apprendre de nouveaux mots. Je me souviens de parents qui étaient venus consulter pour leur enfant de presque 3 ans qui ne parlait pas. Cet enfant réussissait à se faire comprendre lors de situations simples par des gestes (il montrait avec insistance des animaux en plastique sur une étagère de mon bureau). Les parents étaient assez peu inquiets mais l’entourage commençait à leur mettre une certaine pression. Ils ne savaient pas réellement s’ils devaient s’inquiéter et encore moins ce qu’ils devaient faire pour aider leur fils. En fait, ce petit bonhomme n’arrivait pas à passer à l’étape de l’explosion du vocabulaire. Il avait une dizaine de mots mais tellement peu intelligibles que les parents n’avaient même pas repéré qu’il savait déjà nommer des choses. Ce garçon avait été tellement fatigué par des infections ORL successives qu’il n’avait pas investi ni sa bouche ni ses oreilles. Le défi, à ce moment-là, a donc été d’explorer tous les sons qu’il pouvait produire et surtout de découvrir le plaisir de réaliser ces sons. Quand on enchaîne les otites et les rhino-pharyngites les sons sont difficiles à entendre et les produire est douloureux. Dans ces conditions l’option des gestes est souvent privilégiée par les enfants. Il a donc fallu jouer avec tous les sons possibles (jeux de bruitages le plus souvent possible) pour donner envie d’explorer sa bouche. Dès qu’il a réussi à nommer tous les animaux par des bruitages l’explosion du vocabulaire a pu s’opérer. Il a découvert le plaisir d’exprimer ce qui l’entourait même si l’articulation n’était pas encore précise. Ainsi, les frites étaient prononcées « ffffi » et la compote « poooot ». Ce n’est pas grave, l’articulation s’affinera plus tard. Si le désir de communiquer est là et que les parents nourrissent cette envie la partie est bien engagée.
Des mots aux premières phrases : l'étape des frustrations
Le mot-phrase : l’étape de toutes les frustrations ! L’enfant veut se faire comprendre. Il veut vous parler et il est encore dans cette idée que vous pouvez lire dans ses pensées et que donc un mot vous suffit à comprendre ce qu’il veut dire. C’est souvent bien frustrant pour lui à cette étape de voir que son discours n’est pas limpide pour vous. Ce sont les colères à l’âge de la crèche, les morsures, car il n’arrive pas encore à se faire comprendre parfaitement. C’est pourtant clair pour lui alors quelle frustration ! Que faire pour l’aider ? Il faut reformuler pour lui mais avec des mots simples. Lui montrer un modèle imitable. Toujours cette notion d’imitation décidément ! Lui montrer la voie des premières phrases.
Et enfin les premières phrases ! Enfin, deux mots collés ensemble et mal prononcés évidemment. Mais ça y est !
Comment stimuler votre enfant à chaque stade
Si vous lisez cet article et que votre enfant ne parle pas à 2 ans, ces étapes vous permettent de repérer où il s'est arrêté. C'est là que tout se joue — et c'est là que vous pouvez agir. Eh oui, si toutes les étapes ont été franchies, ça y est, vous pouvez faire chauffer la poêle car le langage est prêt ! Tous les ingrédients sont là : des intonations, des sons bien différenciés, des syllabes, des répétitions de syllabes, le premier mot, la compréhension du concept de mot, l'explosion du vocabulaire, et enfin les premières phrases. Si une étape manque, il est inutile de forcer l’étape suivante. À chaque étape vous pouvez aider votre petit bout. Vous pouvez lui montrer l’ingrédient suivant pour que la recette soit au top. Soyez un guide, soyez un modèle ! Il n’y a pas une recette unique alors trouvez votre recette avec votre petit ingrédient à vous : des livres, des chansons, des bruitages, des musiques. Soyez un modèle unique et inspirant pour votre enfant. Bonne chance dans cette aventure magique qu'est le développement du langage.


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