Ce n'est pas une question d'âge mais de support

En fait, ce n’est pas vraiment une question d’âge ou d’être prêt, mais plutôt une question de support. À deux ans, certains enfants n’ont pas encore vraiment compris le principe du langage. Ils parlent peu, voire pas. Une première étape, souvent méconnue des parents dans le développement du langage, consiste à comprendre qu’un objet = un mot. Cette étape nous paraît évidente et pourtant elle ne l’est pas. L’enfant entend un continuum sonore. Il comprend déjà des intonations. Mais il va devoir découper cette chaîne de bruits en petites unités : les mots. Et comprendre que chaque mot correspond à une réalité.

Les imagiers : l'outil parfait pour cette étape

Et c’est précisément à cette étape que vous pouvez l’aider massivement. Revenons à notre sujet : quel livre pour un enfant de 2 ans qui parle peu ? Les enfants de deux ans ont naturellement un goût pour les imagiers. C’est précisément ce dont ils ont besoin. Cela leur permet d’abord de bien comprendre qu’un mot égale un objet. Ensuite, cela leur permet de comprendre plein de mots de manière facilitée, puisque déjà bien découpés. Une image de tomate pour un seul mot : tomate. Ce qui est ennuyeux pour nous est fascinant pour eux. Vous vous dites peut-être que votre enfant ne s’intéresse qu’aux camions ? Parfait. Commencez par un imagier de véhicules, c’est son moteur à lui. L’important n’est pas le thème, mais que votre enfant soit captivé. Un enfant passionné apprend mieux et plus vite.

Mode d'emploi des imagiers

Votre enfant de 2 ans parle peu ? Donc, si on devait schématiser ce que vous pouvez proposer :

On choisit un imagier très simple. On parle peu mais juste : je ne prononce que le mot en pointant l’image. Pas de phrase complète comme « Regarde, c’est une belle tomate rouge », juste « tomate ». Pourquoi ? Parce que votre enfant doit d’abord isoler le mot dans le flux sonore. Si vous ajoutez trop de mots, il ne saura pas lequel correspond à l’image. C’est contre-intuitif pour nous adultes, mais c’est précisément ce dont son cerveau a besoin à cette étape.

On répète toujours précisément le même mot devant la même image, et on continue ce même imagier tant que l’enfant le souhaite. La répétition crée l’ancrage. Il est possible que votre enfant ait besoin de plusieurs, voire nombreuses, répétitions. Parfois il peut se concentrer sur votre intonation, parfois sur l’image, parfois son attention ne sera pas suffisante. Bref, il faut beaucoup de répétitions pour avoir un ancrage qualitatif.

On choisit des imagiers le plus proche possible de ce que l’enfant croise dans son quotidien. Un imagier des objets familiers. Si vous vous sentez une âme créative, vous pouvez lui fabriquer vous-même un imagier à partir de photos de son quotidien (son doudou, son biberon, sa crèche, ses grands-parents, son pot…). Aujourd’hui, les éditeurs d’albums photos vous permettent de faire cela facilement. Le support photo, que ce soit de votre création ou d’un imagier acheté tout fait, est souvent très pertinent. L’enfant saisit mieux le concept. Certains imagiers se veulent artistiques et proposent des créations à base de collages, mosaïques ou dessins à la limite du symbolique. Ce n’est pas adapté à l’âge de votre enfant, ou du moins pas à cette étape précise du développement.

On laisse le temps faire son travail. Votre enfant ne parlera pas après une séance autour d’un imagier, ni après 10 séances, mais croyez-moi : ce n’est jamais du temps perdu. C'est un moyen puissant d'enrichir le vocabulaire de votre enfant, mais aussi de lui apprendre à se poser autour de cet objet incroyable qu'est le livre.

Quand les premiers mots arrivent, vous le verrez : votre enfant commence à répéter des mots qu'il entend, pointe des images en les nommant, ou demande spontanément le même imagier. C'est le signal. On y va à fond.

L'explosion du vocabulaire arrive juste après

Eh oui, quand votre enfant comprend ce principe, il s’ensuit souvent une période incroyable que l’on appelle dans notre jargon d’orthophonistes « l’explosion du vocabulaire ». Le vocabulaire de votre enfant peut s'enrichir jusqu'à 10 mots nouveaux par jour durant cette période incroyable.

L’enfant aime apprendre. Il a plaisir à étendre ses connaissances et vous êtes le meilleur moteur pour cette accélération de ses possibilités. Il a une soif de connaissances qu’il perdra malheureusement en grandissant. Pour le moment, profitez-en.

Le cerveau ne fait pas la distinction entre une information qui servira plus tard et une information inutile. Le cerveau veut juste apprendre, donc on le nourrit, on propose, on répond à ce besoin. Ce n’est pas de la surstimulation ; c’est, au contraire, à cet âge, répondre à un besoin de connaissance.

L'histoire de cet enfant qui a appris grâce aux imagiers

Concrètement, apprenez-lui tout le vocabulaire possible sans trop vous demander si ce vocabulaire lui servira un jour. Je me souviens d’un enfant mutique, placé depuis 3 ans en foyer de l’Aide Sociale à l’Enfance, qui avait presque 4 ans. Il avait été peu, voire pas, sollicité sur le plan langagier. Nous avions commencé par des imagiers simples adaptés aux enfants de 2–3 ans, mais rien ne semblait l'intéresser. Il restait mutique.

Un jour, il choisit sur mon étagère un imagier très pointu sur la mer. Mon cabinet était à Nantes. Cet enfant n'avait jamais vu la mer. Et pourtant, il se prit de passion pour ce livre. Pendant 4 mois, à toutes les séances, il allait chercher cet imagier. À l’issue des 4 mois, il savait faire la distinction entre un lion de mer, un éléphant de mer et une otarie. Mais surtout, il avait réussi, par ce biais, à entrer dans la phase de l’explosion du vocabulaire, dans le plaisir immense d’apprendre et de comprendre le langage, et donc le monde qui l’entourait. Il est probable qu’aujourd’hui il ne sache plus faire cette distinction, mais qu’il ait gardé au fond de lui un plaisir d’apprendre.

Alors, « lisez », ou plutôt regardez des imagiers : les histoires viendront juste après.