Les repères selon l'âge : vocabulaire et syntaxe

Dans notre jargon d'orthophonistes, j'aime revenir aux repères développementaux d’un enfant. Eh oui, un enfant de 2 ans commence, en général, à juxtaposer 2 mots, avec une articulation disons « artistique », par exemple « Atur, dato » pour « Arthur veut du gâteau ». À 2,5 ans on attend des petites phrases de 3-4 mots, même si la syntaxe reste approximative : « atur a vomé chez mami » pour « Arthur a vomi chez mamie ». À 3 ans on attend des phrases complètes même si l’articulation de certains sons est encore imparfaite. Le vocabulaire seul ne suffit pas. Il faut le lexique et la syntaxe ; ce sont deux compétences différentes et certains enfants peuvent avoir du mal à développer l’une ou l’autre. Prenons la métaphore simple d’une construction : il faut les briques (le vocabulaire) et le ciment (la syntaxe) pour que le mur soit solide. Alors, concrètement, on fait comment pour fabriquer ce ciment ?

Pourquoi le vocabulaire seul ne suffit pas

Un mot important avant de continuer. Ces conseils fonctionnent pour la plupart des enfants dont le vocabulaire est présent mais la syntaxe est en retard. Mais chez certains enfants, la difficulté à construire des phrases vient d'ailleurs : un trouble spécifique du langage, une question de traitement auditif ou un profil qui nécessite un accompagnement plus ciblé. Chaque enfant a sa façon bien à lui d'entrer dans le langage — et cette façon mérite une lecture précise. Si vous sentez que quelque chose cloche malgré vos efforts, le Pré-Bilan en ligne est là pour vous aider à y voir plus clair. Mais d'abord, voici ce que vous pouvez tester par vous-même.

Si votre enfant ne s’exprime que par des mots isolés, il faut modéliser à sa place. Il vous dit : « pomme » et vous fournissez l’exemple de ce qu’il aurait pu dire : « tu veux une pomme ? ». Ça paraît simple mais c’est pourtant redoutablement efficace. Vous donnez un exemple simple de ce qu’il aurait pu dire. Tout réside dans cette apparente simplicité. Notre discours d’adulte est souvent trop complexe et difficile à s’approprier pour les enfants, alors vous vous adaptez, au moins provisoirement. On se met à la hauteur de son enfant. On va littéralement le chercher à son niveau pour l’amener progressivement à notre discours.

J’entends souvent : « quand ils rentrent à l’école les enfants font d’importants progrès en langage », et c’est vrai. C’est dû en très grande partie au fait qu’ils entendent un discours adapté à leur niveau syntaxique et lexical. L’enseignant évidemment, mais aussi et surtout les autres enfants ont un niveau langagier juste au-dessus du leur et donc plus facilement compréhensible et reproductible. De même, on s’est rendu compte qu’un enfant apprenait plus vite une nouvelle langue (lors d’un déménagement dans un nouveau pays par exemple) si ses frères et sœurs lui parlaient dans cette langue que si c’étaient ses propres parents qui se mettaient à le faire.

Alors, si on revient à votre situation, votre enfant qui ne fait pas de phrase, je reformule pour lui. Vous vous demandez si c'est efficace ? Croyez-moi, c'est redoutablement puissant. Surtout, on ne lui demande pas de répéter. On donne des modèles. On lui fournit le mode d’emploi sans lui demander de production dans un premier temps, car ça risquerait au contraire de freiner son envie de communiquer.

Comment aider votre enfant à faire des phrases : vocabulaire et syntaxe

Voici les leviers les plus utiles à tester au quotidien :

Je privilégie les questions ouvertes plutôt que les choix fermés. Au lieu de demander : « tu veux de l’eau ? », je demande : « qu’est-ce que tu veux boire ? ». On crée l‘élongation progressivement. On force à combiner plusieurs mots. « Tu veux le grand livre avec l’ours ou celui avec le renard ? » Quand on lui pose ces questions, volontairement on ralentit le débit de notre parole. Le but est qu’il puisse entendre tous les termes de la question et puisse donc les répéter. Cette adaptation du débit permet de mettre en relief. Vous vous sentez artificiel ? C'est normal au début, mais votre enfant, lui, y trouve son compte. Et si l‘enfant ne répond que par un mot isolé ? On reformule simplement à sa place. C’est qu’il a encore besoin d’augmenter son stock de modèles.

Je marque les structures syntaxiques, avec ce qu’on pourrait appeler une “prosodie exagérée”. Au lieu de dire : « pose le livre sur la table », on marquera une pause avant l’élément que l’enfant ne maîtrise pas encore très bien : « pose le livre… sur… la table ». On fait ressortir le petit mot qui change tout. On donne du relief pour que l‘enfant perçoive mieux les unités et leur organisation.

Chez un enfant qui ne parle pas encore bien, on sera tenté d‘utiliser des gestes. Depuis quelques années, les crèches proposent d’apprendre quelques gestes de LSF (Langue des Signes Française) pour soutenir le développement du langage. Le geste permet de renforcer un message. Personnellement, je m’en sers quasiment exclusivement pour aider à la mise en place de la syntaxe. En LSF, la conjugaison consiste seulement en un geste de la main vers l’arrière pour parler du passé et un geste vers l’avant pour évoquer le futur. Je reprends ce geste pour faire comprendre les notions de temporalité : « ce soir tu mangeras des crêpes ? » avec un geste de la main vers l’avant. « Tu as vu grand-père et grand-mère pendant les vacances ? » avec un geste franc de la main vers l’arrière.

De même, les marqueurs spatiaux sont les premiers liens syntaxiques que l‘enfant est censé acquérir. Je mets donc des gestes sur tous les marqueurs spatiaux en commençant par les plus simples : dans, sur, sous. « Tu poses le crayon… sur… la table » avec ma main droite qui se met à plat sur mon poing gauche fermé. On fait de même avec tous les marqueurs spatiaux : la main droite montre la position à partir de la main gauche fermée en poing ou légèrement ouverte pour faire comprendre la notion de « à l’intérieur ».

On peut encore ajouter du relief à sa parole en ajoutant des intonations. Je parle ici d’intonations dont le but est d’attirer l’attention sur la structure de la langue, et non sur des intonations naturelles comme la voix qui monte en fin de phrase pour marquer le questionnement. Lors d’un AVC ou d’un traumatisme crânien, on peut avoir ce qu’on appelle une aphasie, c’est-à-dire une perte de l‘usage de la parole. Une méthode de rééducation qui s’appelle la TMR (Thérapie Mélodique et Rythmée) consiste à rajouter du rythme et de la mélodie sur la parole pour en récupérer l’usage. Je ne vais pas détailler cette thérapie car ce n’est pas le sujet du jour, mais ce qu’on peut retenir, c’est que l’utilisation de la mélodie (qui est traitée dans une autre zone cérébrale que le langage) sert de support et d’étayage à la parole. Concrètement, votre enfant vous dit : « totola » et vous répondez : « tu… veux… du chocolat ? » avec une voix légèrement plus aiguë sur le verbe pour qu’il focalise son attention dessus.

Le dernier conseil serait d’utiliser au maximum les routines. L‘enfant a besoin de répétitions. Il en a besoin et, en plus, il aime ça, donc on y va franchement. Tous les jours, on utilise les mêmes phrases, un peu à la manière de phrases mantras, aux mêmes moments. Avec mon fils aîné, nous allions à la crèche à pied et tous les matins je commentais sensiblement de la même manière le trajet : en passant devant la boulangerie « ça sent bonnnnnnn », « on passe devant le musée, j’accélère, on traverse et on est arrrrrivé ! », « passe une bonne journée », « maman t’aime ».

L'exemple d'une famille qui a réussi

Je me souviens d’un couple qui venait consulter avec leur fils de 4,5 ans pour un retard de langage. Les deux parents avaient une formation universitaire brillante. Ils souffraient de la pauvreté d’expression de leur fils. Ils ne comprenaient pas cette situation car ils lui parlaient beaucoup, lui consacraient du temps et de l’attention de qualité, lui lisaient tous les soirs des histoires, mais sans succès au niveau du langage. Leur fils était tellement en difficulté pour s’exprimer qu’il avait fini par adopter une position de repli. C’était un enfant qui ne faisait pas de bruit. La maîtresse et le personnel de l’école n’avaient jamais de problème avec lui et pour cause : il ne parlait pas et fuyait progressivement les interactions, y compris avec les autres enfants.

Au cours de la deuxième séance, je demandais aux parents de lire une histoire à leur fils puis d’entamer une discussion libre sur cette histoire avec lui. Stupeur ! Le père, qui avait lu l’histoire, l’avait lue comme on lirait un article du Monde à un collègue de bureau ! Ces parents n’avaient pas adapté leur discours, sur la forme en tout cas, au niveau de développement de leur enfant. Ils lui parlaient avec un sérieux presque académique que cet enfant reproduisait d’ailleurs en partie dans son attitude. Ces parents faisaient beaucoup de nomenclature (nommer les objets) mais pas de phrases. Par conséquent, leur fils avait du vocabulaire mais pas le ciment pour organiser tous ces concepts.

C’était tellement peu naturel pour eux de ralentir le débit de parole et de simplifier leur grammaire que nous avons commencé par faire cette adaptation sur des histoires à lire. Puis sur des petites comptines avec de la gestuelle. Croyez-moi, cette adaptation finalement assez minime a suffi à lancer la production de phrases. Le terreau était là : le vocabulaire était là, il manquait seulement le liant de la syntaxe.

S'adapter au niveau de son enfant

Cette histoire illustre parfaitement ce que les spécialistes du langage enfantin observent : l'importance cruciale de s'adapter au niveau de l'enfant. J’aime bien ce que Daniel Pennac disait : « Parlez de l’avenir à un petit enfant, c’est lui demander de mesurer l’infini avec un décimètre. » Parler de manière trop compliquée ou de sujets trop éloignés de son monde immédiat, et l‘enfant ne pourra pas s’en saisir. Il n‘a pas encore les moyens pour concevoir, et c’est notre rôle de parent de lui fournir ce matériel.

Alors, aidons-le à formuler. Reformulons, ralentissons, ajoutons du rythme et de la mélodie, construisons avec lui ce chemin de la pensée qui ne peut passer que par le langage. Si votre enfant peine à faire ses phrases, soyez juste au-dessus de son niveau de langage, ralentissez votre parole, mettez du relief dans votre voix pour qu’il puisse attraper des informations, qu’il puisse vous imiter.

Soyez un modèle pour être un guide. Si votre enfant peine toujours à faire des phrases après 3 mois, le moment est peut-être venu de consulter une orthophoniste.