Qu’est-ce que la néophobie alimentaire chez l’enfant ?
Beaucoupde parents me consultent pour un enfant qui mange seulement 5 aliments depuisplusieurs mois. Chaque âge apporte de nouveaux défis pour les parents. Entre 18mois et 6 ans environ, avec un pic à 2-3 ans, on observe la néophobiealimentaire ! Alors qu’est-ce que c’est ? C’est le refus de certains aliments,parfois de nombreux aliments, alors même qu’il les mangeaitauparavant.. Derrière un enfant difficile avec l’alimentation, il y aparfois une simple phase développementale.
L’enfantdevient sensible aux goûts et aux textures. Avant il n’en avait qu’uneperception vague, désormais il va ressentir les goûts et les textures, maiscela peut être déroutant pour lui. D’ailleurs il y a un lien entre ledéveloppement du langage et l’oralité. On observe que les enfants en explosionde vocabulaire sont souvent ceux qui refusent le plus de nouveaux aliments. Ehoui, le cerveau est à fond sur les mots. Il met l'oralité alimentaire enattente.
Un enfant qui mange toujours la même chose : est-ce normal ?
Alors revenons toujours à la norme car elle nous permet d’y voir plus clair.
En phase de néophobie alimentaire, 7 aliments acceptés à 2 ans c'est dans la norme, dans la norme basse mais c’est acceptable.
Je voudrais surtout insister sur un point : je préfère largement un enfant qui mange 5 aliments variés qu’un enfant forcé qui en mange 20 sous pression.
Imaginez-vous au bureau avec votre collègue avec qui vous vous marrez comme des baleines. Vous faites une blague sympa de plus et le vendredi suivant elle vous inscrit de force à un stand-up dans un petit bar sympa bien fréquenté. Vous devez passer après 4 personnes qui ont fait rire toute la salle. Vous vous sentez observé, jugé. On vous dit « essaie au moins » ! Vous vous bloquez complètement. Votre enfant c’est pareil. Chaque repas peut être ce stand-up gênant s’il se sent forcé.
4 actions concrètes pour élargir son alimentation sans blocage
Alors concrètement, que faire avec votre enfant qui ne veut que des pâtes en forme de papillon et des Danette au chocolat ?
Bon, je ne vais rien vous apprendre en disant cela mais de le forcer à finir son assiette, ou à goûter « juste une bouchée », ça ne fonctionne pas…
Un mot important avant de continuer. Ces 4 actions fonctionnent pour la plupart des enfants en néophobie alimentaire classique. Mais chez certains enfants, le refus vient d'ailleurs : une hypersensibilité orale, une histoire ORL chargée, une difficulté motrice buccale. Dans ces situations, appliquer les bons conseils… au mauvais profil… peut entretenir le blocage. Si vous vous demandez dans quelle catégorie se trouve votre enfant, c'est précisément ce que le Pré-Bilan permet d'identifier. Mais d'abord, voici ce que vous pouvez tester par vous-même.
Pour élargir le panel des aliments acceptés SANS créer de blocage, voilà les 4 actions que vous pouvez tenter.
La première chose à faire c’est de vérifier que les quelques aliments acceptés couvrent les bases. Je liste les aliments qu'il accepte. Je vérifie qu’il y a 1 féculent, 1 protéine, 1 produit laitier et 1 fruit ou légume (même si c’est toujours le même). D’ailleurs, depuis de nombreuses années, on nous assène qu’il faut manger au moins 5 fruits et légumes par jour. Un article d’avril2025, paru dans le monde, nous révélait que seulement 18% des hommes y parviennent. Comment pouvons-nous espérer que nos enfants y parviennent si nous-mêmes avons du mal à le faire ? Parenthèse à part, je m’écarte, je m’en excuse. Donc, on observe objectivement ce que mange notre enfant. Pourquoi ? Parce qu’un enfant qui mange pâtes (si possible cuites correctement en respectant les temps de cuisson) + jambon blanc + yaourt + compote + pain a une base nutritionnelle correcte à court terme (3-6 mois). Je vous entends déjà dire : mais c’est insuffisant ! Croyez-moi, c’est la variété forcée qui crée des blocages durables, pas la répétition temporaire.
Ensuite évidemment on s’attaque à l’élargissement du panel des aliments acceptés ! La règle d’or c’est : je présente sans pression. Ça paraît simple mais ça ne l’est pas car ça teste votre patience. Donc je présente sans pression et je ne force JAMAIS. On met un aliment nouveau dans son assiette (pas seulement dans la vôtre, dans son assiette). C’est déjà une vraie avancée s’il accepte que l’aliment soit dans son assiette. On ne fait aucun commentaire ; pas de« goûte au moins », « tu as vu c’est joli j’ai mis ça sur le bord de ton assiette ». S’il ne touche pas : je retire sans réaction. La clé pour surmonter le refus alimentaire, c'est l'exposition répétée sans pression. En moyenne il faut 10 présentations d’un aliment pour qu’il soit accepté. Dans le cas d’un vrai blocage alimentaire il faut parfois 15 à 20présentations. Si on prend un exemple concret. Lundi vous proposez 3 tomates cerises dans son assiette. Il ne les touche pas. Mardi : rebelotte. Mercredi :idem. Jour 12 : il en écrase une avec son doigt. Jour 18 : il la lèche. Jour 23: il en mange une. Si rien ne bouge en 3 mois de présentations quotidiennes sans pression, alors on creuse. Avant 3 mois on prend patience. Un autre détail(mais qui ne l’est pas du tout dans les faits) c’est qu’un aliment nécessite 15répétitions sous exactement la même forme. Par exemple, votre enfant accepte les carottes râpées mais si vous les présentez exceptionnellement avec du persil elles auront de grandes chances d’être refusées. Un changement minime pour vous signifie souvent un nouvel apprentissage.
La troisième action c’est de manger avec lui les aliments que je veux qu’il découvre. Je mange visiblement et avec plaisir devant lui. Je commente ce que JE mange « c’est croquant cette carotte ». Même à l’âge adulte ce principe fonctionne. L’autre jour nous étions au restaurant. En me dirigeant vers notre table j’ai eu ce réflexe bien malpoli de regarder dans les assiettes qui étaient autour de moi. Un couple avait l’air de se régaler avec des œufs cocottes. Je n’aurais même pas envisagé ce choix sur la carte si je n’avais pas vu les visages satisfaits de ce couple. Pourtant, à la mine radieuse de ces deux gourmets j’ai eu envie de ce plat. L’enfant apprend par imitation. S’il vous voit manger avec plaisir, sans pression sur lui, sa curiosité naturelle finira par l’emporter.
La quatrième action et peut être la moins naturelle pour un parent non formé à l'oralité alimentaire c’est de proposer de jouer avec la nourriture HORS des repas. Par exemple on propose un atelier cuisine ensemble. L’enfant touche, sent, malaxe. En un mot il se désensibilise. Alors, souvent, je vois des parents qui sont sortis de mon bureau avec des envies de faire de la cuisine et qui reviennent déçus car leur enfant a refusé de goûter le plat au moment du dîner. Pourtant il semblait avoir pris plaisir à faire l’atelier avec eux. Je vous dirai toujours la même chose : patience ! Il a aimé couper un œuf dur ?C’est super ! Il a accepté la vue de cet aliment, le contact et surtout l’odeur. C’est un pas énorme. On peut proposer des jeux sensoriels : trier les aliments du frigo par couleurs, cacher des fruits dans un sac et les reconnaître juste au toucher, verser les lentilles dans une boite pour les ranger, deviner les épices à l’odeur, … Évidemment il n’y a aucune obligation de manger pendant ces moments. Les enfants exposés à la manipulation d'aliments hors contexte repas élargissent leur répertoire 2 fois plus vite que ceux quine voient les aliments que dans l'assiette.
Vous n’avez pas le temps ? 10 minutes le samedi matin : il vous épluche votre banane. C’est déjà énorme.
Ce que j'ai observé en cabinet
Je me souviens d’une petite fille adorable de 3 ans que ses parents m’ont amenée en consultation. Elle ne mangeait que 4 aliments : pâtes, poulet nature, compote de pommes bien lisse, pain de mie. C’est tout. Depuis 8 mois. Les parents, fins gourmets de surcroît, avaient « tout essayé » :récompenses, assiette présentée de manière ludique, couverts adaptés et choisis par mademoiselle, forçage… Ils étaient d’autant plus surpris que eux-mêmes aimaient manger et lui avaient toujours proposé des plats de qualité ; qu’elle acceptait d’ailleurs plutôt bien jusqu’à ses 2 ans et quelques. Le pédiatre avait fait un bilan sanguin : rien. Pas de problème de frein de langue non plus. Je leur ai donné une consigne simple : ZÉRO pression, pendant 3 mois. Continuez les 4 aliments. Ajoutez 1 aliment nouveau dans son assiette chaque jour sans JAMAIS lui demander de goûter. Comme ils aimaient cuisiner ils l’emmenaient régulièrement au marché et ils cuisinaient avec elle. Les 6premières semaines : rien. La maman m’appelait découragée. Puis la septième semaine elle a joué avec les haricots dans son assiette. La neuvième semaine elle en mangeait. En six mois on est passé de 4 aliments acceptés à 12aliments. Ce n’est pas énorme me direz-vous. Pas énorme, mais suffisant. Et surtout, les repas n’étaient plus un champ de bataille.
À court terme (3 à 6 mois), si les bases nutritionnelles sont couvertes, votre enfant qui mange 5 aliments bien choisis (pas que du yaourt et de la compote hein !), a un risque de carence faible. Dans la néophobie alimentaire, ce qui crée des blocages durables, c’est la pression, pas la répétition temporaire.
Donc, demain, vous penserez à moi quand insidieusement vous placerez 2 morceaux de carotte vapeur dans son assiette. Surtout ne dites rien. S’il ne touche pas, retirez. Ne vous découragez pas, recommencez ! Pendant 3 mois.
Quand consulter pour une néophobie alimentaire ?
Si malgré 2 à 3 mois d’exposition sans pression rien n’évolue, il est utile de consulter. Ça peut être un problème de grande sensibilité, ça peut être un blocage plus profond qu'une simple néophobie. Dans tous les cas, commencer par comprendre ce qui freine réellement votre enfant est la meilleure décision.



