Pourquoi les otites affectent le langage

L’otite séreuse est une inflammation chronique de l’oreille moyenne caractérisée par l’accumulation de liquide derrière le tympan sans infection aiguë. Elle est fréquente chez l’enfant et souvent la guérison est spontanée en 2 à 3 mois. Seulement voilà, pendant ces deux ou trois mois l’enfant entend mal ; un peu comme s’il entendait sous l’eau. L’otite séreuse peut passer inaperçue car généralement il n’y a pas de douleur ni de fièvre.

Cette inflammation est causée par le mauvais fonctionnement ou l’obstruction des trompes d’Eustache. Ce sont des petits tuyaux qui relient le nez à l’oreille. Si le nez est bouché, mal nettoyé alors la trompe d’Eustache risque de s’encombrer à son tour. Le liquide remonte jusqu’à l’oreille. D’ailleurs, si vous ne deviez retenir qu’une chose de cet article, c’est de toujours bien laver le nez de votre enfant. Tant qu’il ne sait pas se moucher, lavez-lui le nez. Vous protégerez ses oreilles et vous éviterez que ne s’installent une mauvaise respiration et donc une déglutition atypique future.

Mais bref, revenons à notre audition. Un enfant peut perdre jusqu’à 20–30 dB selon les épisodes pendant un épisode d’otite, soit l’équivalent d’une conversation normale entendue comme un murmure. Vous imaginez ? C’est comme si on vous demandait d’apprendre une langue étrangère dans une pièce avec la musique à fond. Oui, c’est possible, mais c’est épuisant et potentiellement approximatif.

Comment aider votre enfant après des otites répétées

Bonne nouvelle, le cerveau est plastique, il peut compenser et rattraper. Surtout, vous pouvez agir pour aider votre enfant à rattraper ce temps de flou auditif.

Un mot important avant de continuer. Ces conseils fonctionnent pour la plupart des enfants ayant traversé des épisodes d'otites séreuses avec un bilan auditif désormais normalisé. Mais chez certains enfants, les difficultés persistent pour d'autres raisons : une hypersensibilité auditive centrale, un trouble du traitement auditif, ou un profil qui dépasse le simple rattrapage à la maison. Chaque enfant a son histoire ORL — et son histoire mérite une lecture précise. Si vous sentez que quelque chose cloche malgré vos efforts, le Pré-Bilan en ligne est là pour vous aider à y voir plus clair. Mais d'abord, voici ce que vous pouvez tester par vous-même.

Alors, concrètement, comment rattraper ce temps d'audition manquée ? Comment mettre toutes les chances de notre côté ?

Je vérifie d'abord que l'audition est rétablie. On prend rendez-vous chez l’ORL et on demande une audiométrie. Pas seulement un contrôle du tympan mais une audiométrie. Je sais, ce n'est pas toujours évident d'avoir un rendez-vous rapidement, mais des centres d'audition existent aujourd'hui. Les examens y sont de qualité et souvent gratuits. Sans cette première étape, toute stimulation est limitée.

Je parle en face de mon enfant, à son niveau. Votre enfant peut ainsi attraper les éléments auditifs ET visuels de vos lèvres. Croyez-moi, 30 % du message oral est capté par la seule observation des mouvements des lèvres. L'intérêt est double : cela soutient sa compréhension et cela lui montre comment réaliser les sons. En séance, on laisse d'ailleurs souvent un miroir traîner sur le bureau pour ce feedback visuel.

Je réduis le bruit de fond lors de nos échanges. Je vous entends déjà me répondre : « mais comment fait-on quand on a d’autres enfants à la maison ? » Eh bien on fait au mieux, comme toujours quand on est parent. Donc on réduit les bruits de fond (télé, musique…) et on prend des temps d’échange avec notre enfant en fermant la porte des pièces plus bruyantes temporairement. Le système auditif d’un enfant qui se remet d’épisodes d’otites à répétition est plus vulnérable que celui d’un enfant sans antécédents.

Exercices d'audition et de production sonore

Une fois l'environnement optimisé, place à la stimulation active. On travaille l’audition. On attire l’attention de notre enfant sur les bruits qui l’entourent. Concrètement, vous êtes dans la rue : « oh, tu entends ? Une moto ? Ah oui, c’est une moto ! ». Tout bruit est l’occasion de travailler son audition mais aussi sa discrimination auditive : « tu entends une moto ou une voiture ? Ah oui, c’est une voiture ». Eh oui, tout votre quotidien est un terrain de jeu auditif illimité : « tiens, la porte claque. Tu entends la porte de l’immeuble qui claque ? ».

Toutes les pièces, la rue, le parc, la voiture, le supermarché… Tous les lieux sont des occasions de travailler l’audition. C’est tellement plus stimulant pour un enfant que nos jeux sonores un peu artificiels de nos cabinets d’orthophonie. Mon dernier cabinet à Bordeaux donnait sur une forêt. Il m’arrivait de sortir avec un petit patient pour essayer d’entendre le maximum de bruits possibles : le bruit du train au loin, le vent dans les feuilles d’arbre, les oiseaux, les mécaniciens dans le bâtiment d’à côté qui tapaient sur de la tôle… On s’arrête, on écoute, on analyse ce qu’on entend. Et puis, on spécifie toujours plus : « tu entends une pie ou un pigeon ? », « c’est un camion, une voiture ? ».

En fait, on reprend tout le spectre fréquentiel : une moto ce sont les fréquences basses (autour de 200 à 400 Hz) alors que la majorité des chants d’oiseaux se situe dans une gamme de fréquences comprises entre 1 000 et 8 000 Hz, certains chants d’oiseaux peuvent même aller jusqu’à la limite des ultrasons (20 000 Hz). On écoute mon aspirateur (4 000 Hz). On écoute des voix humaines évidemment (la mienne, autour des 250 Hz), la leur (300 Hz)… et on devient de plus en plus expert. Vous pensez que c'est trop compliqué ? Détrompez-vous. La différence fréquentielle entre des sons du langage est faible alors il faut devenir des experts. Distinguer un P d’un B est plus difficile que de différencier le bruit d’un avion de celui d’un hélicoptère alors on travaille la discrimination auditive.

Ensuite seulement, on va s’entraîner à produire toutes les fréquences. Maintenant qu’il entend tout et distingue tout, il faut produire ; on va faire du bruit. Pour parler, il faut être capable de produire tous les sons du langage de manière isolée puis de les combiner avec un rythme. C’est un peu simpliste comme façon d’expliquer les choses, mais c’est pourtant exactement ça. Donc on va travailler les sons isolés et le rythme. Amusez-vous à produire tous les sons possibles à partir d’images d’animaux. Imitez le chien de la rue, sonorisez les actions quand vous lisez un livre : « oh boum il est tombé », « ploufffff, dans l’eau », « zououou, il glisse sur le toboggan », « l’avion décolle vvvvvvVVVVVV »…

Il peut aussi prendre beaucoup de plaisir à produire des sons avec des instruments. Ce qui compte, c’est qu’il prenne l’habitude d’analyser ce qu’il produit. J’aime bien, par exemple, fabriquer un mémori sonore avec mes petits patients. On prend 6 œufs Kinder vides. On choisit avec l’enfant ce qu’il veut mettre dedans : des cailloux, un bouchon, trois pâtes, des copeaux de bois. À l’oreille on doit retrouver les paires ainsi créées. Progressivement, on allonge les productions et on ajoute la notion de mémoire auditive. Par exemple, je mets une dizaine de petits animaux en plastique sur mon bureau et je vais produire les cris de trois animaux à la suite. À l’issue de l’écoute, l’enfant devra prendre les 3 animaux entendus et les ranger à la queue leu leu dans l’ordre où il les a entendus. Si vous rendez les choses sympas, l’enfant voudra produire à son tour et vous voir ranger les animaux qu’il aura imités. Il s’appliquera pour que vous y parveniez. Sa motivation à produire correctement des sons sera bien plus grande que si vous lui faites répéter des mots, par exemple.

Témoignage : une petite fille qui parlait trop fort

Jeme souviens d’une petite fille qu’on m’avait envoyée pour un troubled’articulation massif. Elle déformait de nombreux phonèmes et simplifiait lelangage. Mais ce qui gênait le plus les parents, c’est qu’elle parlait fort.Beaucoup trop fort ! Le bilan auditif était revenu normal. En fait, elle avaitjuste pris l’habitude de parler fort à la suite de nombreux épisodes d’otites.Avant de s’occuper de l’articulation, j’ai donc proposé un travail approfondisur l’audition. Elle s’est prise de passion pour la création d’instruments depercussion. Nous avions un bâton qui nous servait à taper sur une boîte encarton, mon bureau en bois, une boîte en plastique… Progressivement nous avonscomplexifié. Je fermais les yeux et elle devait taper sur des objets disséminésdans tout le bureau. J’ouvrais les yeux et je devais être capable de reproduirece qu’elle avait fait en respectant l’ordre des objets, l’emplacement dans lebureau et les rythmes produits sur les différents éléments. En trois mois, elleétait devenue tellement sensible aux bruits et avait pris tellement plaisir àécouter qu’elle a adapté spontanément son volume sonore dans ses prises deparole. Le travail sur l’articulation était évidemment bien amorcé par cetteattention auditive.

Alors,stimulez son audition et sa production sonore dès maintenant. Le cerveaucompense merveilleusement bien quand on lui donne les bonnes conditions. Siaprès 3 mois d'accompagnement vous ne voyez pas d'amélioration notable, il serapeut-être temps de faire un bilan orthophonique. Croyez-moi, mieux vaut agirmaintenant que regretter d'avoir attendu.